(attention le texte de cette résolution est actuellement en cours de "féminisation" à l’instar des trois autres résolutions adoptées)
1. Combattre la mondialisation libérale
1.1 Trente ans après le début de la « crise » mondiale des années 70, le capitalisme s’est installé dans une nouvelle phase de son développement avec la mise en œuvre de nouvelles stratégies élaborées par les firmes multinationales de la finance, de l’industrie et du commerce. La montée de la combativité ouvrière dans les années 60 et le ralentissement des gains de productivité ayant provoqué une érosion des taux de rentabilité du capital, le patronat a, pour reconstituer des marges de profit, cherché à renverser le rapport des forces entre capital et travail, qui s’était établi après la deuxième guerre mondiale. Cette stratégie s’est développée dans trois directions : une réorganisation du processus de travail visant à remettre en cause le statut des salariés par l’extension des domaines de la précarité et de la flexibilité ; la recherche d’une baisse drastique du coût du travail la réduction des prélèvements obligatoires dans le double objectif de privatiser des dépenses socialisées et de décharger les entreprises de la prise en charge de la protection sociale ; l’exploration de nouvelles pistes de profits par la main mise du secteur privé sur des domaines qui, auparavant, échappaient plus ou moins à la sphère de la production marchande. Cette stratégie s’est accompagnée de la reconfiguration du cadre dans lequel s’opérait l’accumulation du capital et d’un élargissement de son champ d’intervention qui tend désormais à couvrir l’espace mondial. Les conséquences financières de la destruction de l’environnement par les multinationales sont trop souvent prises en charge par la collectivité.
1.2 La mondialisation est le produit des règles qui président au fonctionnement du système capitaliste. Son caractère libéral et son accélération résultent d’un choix social, politique et idéologique imposé par les classes dominantes, relayé par les gouvernements des principales puissances et orchestré par les grandes institutions internationales. Cette globalisation du capital a été permise par la destruction progressive des bornes mises à son expansion après la seconde guerre mondiale. La déréglementation financière impulsée par les gouvernements, la libre circulation des capitaux, caractéristiques majeures du capitalisme contemporain, ont permis la constitution d’un capitalisme dominé par la finance dont la norme de rentabilité est maintenant fixée par les marchés à l’échelle mondiale et qui vise à transformer toutes les activités sociales et la vie elle-même en marchandises. Dans ce cadre, le développement du libre-échange est un enjeu majeur pour l’ouverture de nouveaux marchés aux firmes transnationales. Si le capitalisme produit historiquement ses propres crises, l’existence de crises financières, notamment d’origine spéculative, est une des marques de sa phase actuelle. Le problème est moins l’existence de ces crises, que de leur contrôle par le système pour éviter les effets en chaîne. D’où l’importance que prennent le FMI et la Banque mondiale, comme assureurs en dernière instance, le rôle des "grands prêteurs" comme les Etats-Unis et le Japon et les mesures prises par les Etats pour limiter les effets des crises boursières.
1.3 Cette modification des règles du jeu capitaliste a eu au moins quatre conséquences : elle a permis une remise à plat de la division internationale du travail, les grandes entreprises pouvant réorganiser leurs filières productives à l’échelon mondial ; elle a facilité les opérations de concentration ou de fusion à une échelle internationale ; elle a renforcé le poids économique et politique des grandes institutions financières (banques, fonds de pension...) dont les activités parfois purement spéculatives n’ont pas été sans effet sur la redistribution des cartes industrielles ; elle a participé à l’évolution du rapport des forces entre capital et travail en facilitant la poursuite d’objectifs de rentabilité à court terme, la pseudo « création de valeur » par des manipulations sur le marché des valeurs mobilières par exemple. La globalisation financière a ainsi redessiné les enjeux du conflit entre salariés et patronat. 1.4 La mondialisation libérale s’est accompagnée d’un rôle de plus en plus étendu des grandes institutions internationales. Ou bien elles exercent (comme le fait l’OCDE) une sorte de magister idéologique en fixant les règles de conduite auxquelles doivent se conformer les Etats. Ou elles assurent un droit de contrôle sur les politiques économiques menées par les pays contraints de se soumettre à leur tutelle (Banque mondiale ou FMI). Ou enfin elles se réservent une fonction de juge chargé de sanctionner les manquements aux normes du libre échange (l’OMC)... Toutes poussent à déréglementer, à ouvrir tous les secteurs à la concurrence, à privilégier l’initiative privée. C’est le cas aujourd’hui avec le projet porté par l’OMC d’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) qui répond totalement à la stratégie de conquête de nouveaux marchés menée par les firmes multinationales. Il vise à assurer l’hégémonie des transnationales et en même temps signifierait le démantèlement des services publics et la marchandisation de tous les aspects de la vie humaine. D’autant que ces organisations n’ont aucune légitimité car elles n’ont pas été élues démocratiquement.
1.5 L’une des tendances lourdes des 20 dernières années aura été la transformation du rôle de l’Etat. Au niveau des économies capitalistes les plus développées, se constituent des nouvelles bases d’accumulation du capital transcendant les frontières nationales, notamment ALENA, Europe... Les gouvernements, à l’exception des Etats-Unis, et en particulier ceux de l’Union européenne, se sont délibérément privés de leurs principaux outils d’intervention. Une politique monétaire laissée à des banques centrales indépendantes, une politique budgétaire marquée par le dogme de l’équilibre ou même par la volonté de dégager des excédents, une politique redistributive privée de moyens, l’abandon d’une intervention directe dans l’accumulation du capital laissent la place à une économie de plus en plus régulée par le libre jeu du marché. Sur le plan économique, le rôle de l’Etat, aux mains des classes dominantes, tend de plus en plus à se réduire à rendre le territoire le plus "attractif" possible pour l’accumulation du capital par l’instauration de zones franches, la multiplications des aides de toutes nature, l’exonération de cotisations sociales. Cette transformation du rôle de l’Etat s’accompagne du développement des politiques sécuritaires qui visent à prévenir les tensions sociales ou politiques nées des contradictions internes du système. C’est le cas à l’intérieur où la criminalisation de la pauvreté et de l’exclusion, comme celle des mouvements sociaux, entraîne une extension et un durcissement des politiques répressives.
1.6 La globalisation du capital se fait sous hégémonie des Etats-Unis. Celle-ci combine des aspects politique, économique, culturel et militaire, chacun d’entre eux étant privilégié suivant les circonstances pour renforcer les autres et conforter l’hégémonie globale. La volonté de domination mondiale toujours plus forte de la puissance américaine exacerbe les contradictions avec les autres grandes puissances, comme l’a montré le déclenchement de la guerre en Irak ou le déroulement des négociations commerciales à l’OMC. Faisant suite à l’intervention en Afghanistan, la guerre contre l’Irak, au-delà de raisons géopolitiques - remodelage du Moyen-Orient, contrôle accru des ressources pétrolières -, ou de la pression du lobby militaro-industriel, avait pour fonction de tenter une remise en ordre générale du monde par les Etats-Unis. Il s’agissait de montrer que c’est aux Etats-Unis et à eux seuls de décider ce qui est bon pour le monde, les autres gouvernements devant s’aligner sur la politique US. Les graves difficultés auxquelles sont confrontées les Etats-Unis en Irak montrent les limites de cette orientation.
1.7 La chute du mur de Berlin et l’éclatement du bloc sous influence soviétique n’ont pas été, comme certains le présageaient, les prémices d’un monde pacifié. La conversion des régions du monde anciennement sous l’influence soviétique à une économie de marché sans réels contre-pouvoirs, la brutalité des restructurations économiques dans ces pays, l’ouverture de la Chine au capitalisme le plus sauvage, sans aucune avancée sur le plan des libertés individuelles et encore moins syndicales, la montée en puissance de l’Inde, sont autant d’éléments qui favorisent un mouvement de délocalisations qui touche maintenant aussi les services. Si un tel phénomène ne doit pas être exagéré, il pèse cependant sur les consciences et est utilisé par les classes dominantes pour justifier une course sans fin vers le moins-disant social et le dumping fiscal.
1.8 Le capitalisme néolibéral traverse cependant aujourd’hui une triple crise de légitimité. Une crise du modèle d’abord. L’éclatement de la bulle financière articulée notamment autour de la nouvelle économie ont détruit de fond en comble le modèle sur lequel s’était construit la mondialisation libérale : nouvelles technologies, montée continue des cours de la Bourse, ouverture des marchés étaient censées permettre un enrichissement permanent au bénéfice du plus grand nombre. Cette crise du modèle néolibéral se double ensuite d’une crise spécifique du type de développement prôné par les institutions financières internationales. La situation en Argentine et plus globalement dans toute l’Amérique latine, sans même parler de régions totalement laissées pour compte comme en Afrique, a mis en évidence l’échec des politiques d’ajustement structurel et d’un modèle de développement basé sur l’immersion totale dans le marché mondial. Le syndicalisme des économies développées ne peut ignorer cette situation effroyable et se doit de répondre au pillage éhonté des richesses de ces pays par les trusts multinationaux en développant son action de dénonciation et de solidarité sur les zones où agissent ces trusts. Ainsi, le syndicalisme européen et plus particulièrement en France doit mettre au premier plan de ses préoccupations la solidarité international. Une crise de gouvernance enfin avec le comportement délictueux des différents acteurs du système néolibéral révélé lors d’affaires touchant des entreprises présentées comme des fleurons du capitalisme triomphant.
1.9 Cette crise de légitimité du capitalisme néolibéral a renforcé la pertinence et la force de la critique du mouvement altermondialiste dont l’Union syndicale Solidaires est partie prenante.
2. Le mouvement altermondialiste : forces et limites d’un mouvement social mondial
2.1 L’apparition du mouvement altermondialiste sur la scène politique correspond à un tournant antilibéral opéré dans les opinions publiques dès le milieu des années 1990. Ce tournant s’explique essentiellement par les difficultés qu’engendre le capitalisme. Non seulement les politiques menées ont aggravé considérablement le sort des neuf dixièmes de l’humanité, mais elles ont été incapables de mettre en place un cadre institutionnel capable de prévenir les crises et d’encadrer et maîtriser le capitalisme global financiarisé.
2.2 Cette prise de conscience cristallisée à Seattle en 1999 et amplifiée par les grandes échéances de mobilisation internationales, a permis l’émergence d’un espace de débat public mondial. Est ainsi en train de se constituer un embryon d’opinion publique mondiale qui surdétermine sur certaines questions (écologie, dette, OMC, guerre, etc.) les évolutions des opinions publiques nationales. Ainsi, alors que pour les idéologues libéraux, le règne du marché et de la concurrence étaient censés apporter la prospérité pour tous, des secteurs de plus en plus large de l’opinion mondiale prennent conscience que la mondialisation libérale est porteuse d’accroissement des inégalités sociales et de la pauvreté, risque de déboucher sur une crise écologique majeure et remplace la décision démocratique par de pseudo lois naturelles de l’économie.
2.3 Dans ce cadre, le mouvement altermondialiste apparaît comme étant le résultat de la convergence de préoccupations sociales, écologiques et démocratiques. Il s’agit d’un mouvement profondément hétérogène où se rencontrent des organisations d’histoire et de culture et d’orientation différentes. Loin d’être une faiblesse, cette diversité est une force car elle permet au mouvement d’occuper un large espace politique et d’être présent sur de nombreuses problématiques. C’est ainsi constitué un mouvement social global capable d’intégrer en son sein les points d’entrée distincts, les priorités différentes de ses diverses composantes. Son hétérogénéité, l’autonomie de chacune de ses composantes peuvent garantir, à condition qu’on y veille, qu’aucun de ses éléments ne pourra exercer son hégémonie.
2.4 L’hétérogénéité du mouvement n’empêche cependant pas qu’il soit uni sur des lignes de force, des principes suivant lesquels le monde devrait fonctionner. Ces proncipes découlent de ce qui est à la racine du mouvement actuel, le refus de la marchandisation du monde et l’aspiration à une démocratie réelle : nouvelle hiérarchie des normes dans laquelle les droits collectifs des êtres humains l’emportent sur le droit au commerce, la libre concurrence et plus globalement sur la loi du profit ; participation effective, à tous les niveaux, des citoyens aux décisions qui les concernent. Le mouvement altermondialiste permet ainsi une convergence de dynamiques qui doit aboutir à une remise en cause du système socio-économique. Il va au-delà la nécessaire construction d’un front de résistance au néolibéralisme pour être la démonstration en actes qu’un autre monde est possible.
2.5 Les Forums sociaux sont un des moments fondamentaux d’apparition politique du mouvement altermondialiste. Le Forum social apparaît comme "un espace de rencontre ouvert visant à approfondir la réflexion, le débat d’idées démocratique, la formulation de propositions, l’échange en toute liberté d’expériences, et l’articulation en vue d’actions efficaces, d’instances et de mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain." (Charte des principes de Porto Alegre). Espaces de débat, les forums sociaux sont aussi un point d’appui pour la construction du mouvement altermondialiste, l’élaboration d’alternatives et la mise en place de campagnes de mobilisation sociale.
2.6 Les Forums sociaux ont été utiles pour que s’effectue un élargissement continu du mouvement à de nouvelles forces et les grandes campagnes du mouvement (OMC/AGCS, guerre, institutions financières internationales, dette...) y ont trouvé leur place. Ainsi, les grands rendez-vous internationaux du mouvement ont été décidés lors des forums comme, par exemple, la grande journée mondiale de manifestations du 15 février 2003. Au-delà même d’un élargissement numérique marqué par une participation de plus en plus importante aux différents forums sociaux, l’élargissement des thématiques abordés est la marque d’un mûrissement du mouvement.
2.7 Cependant, le succès du Forum social mondial (FSM), du Forum social européen (FSE) ou des manifestations contre la guerre ne doit pas cacher les difficultés actuelles. Les forums n’ont pas réellement permis l’élaboration de stratégies d’action communes, malgré la tenue de l’Assemblée des mouvements sociaux qui regroupe, dans le cadre des forums, les mouvements disponibles à agir ensemble. Le dépassement de cette situation suppose à la fois que nous puissions élaborer une plate-forme de revendications et de propositions à l’échelle de l’Europe et que nous prenions des initiatives publiques et coordonnées, par exemple en organisant des meetings et des manifestations dans une série de capitales sur la question des droits sociaux.
2.8 Si au niveau mondial, ce processus reste embryonnaire, il est néanmoins un peu plus avancé au niveau européen car le processus continu de préparation du FSE permet des rencontres régulières entre les principales forces engagées dans le mouvement. Il faut cependant aujourd’hui franchir une étape supplémentaire dans la construction d’un mouvement social à l’échelle européenne. Le mouvement altermondialiste doit être capable d’intervenir sur les questions européennes, en particulier sur les politiques économiques et sociales.
2.9 Les thèmes portés par le mouvement ont réussi à imposer dans le débat public une critique de l’idéologie libérale. Le mouvement n’a cependant pas réussi à peser réellement sur les orientations des gouvernements et des institutions internationales, ni à construire les rapports de forces nécessaires pour imposer ses propres alternatives. Dans ce cadre, l’insertion du mouvement syndical dans le mouvement altermondialiste est une question centrale.
2.10 Si les forces syndicales se situant clairement en rupture avec l’accompagnement social des politiques libérales ont une implication importante dans le mouvement, il n’en est pas de même des confédérations syndicales actuelles, en particulier de la Confédération européenne des syndicats (CES). Le syndicalisme a été depuis plus d’un siècle l’outil privilégié de la résistance du salariat à travers le monde face au capitalisme. Il demeure le cadre privilégié de la résistance à l’exploitation vers lequel se tourne des centaines de milliers de salariés à travers toute la planète. Ces vingt dernières années, le paysage du syndicalisme mondial s’est profondément transformé avec la dislocation de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Aujourd’hui, un syndicalisme institutionnalisé ne contestant qu’à la marge l’ordre mondial se trouve sous l’hégémonie de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Cette tendance à l’unification du syndicalisme international ne se traduit pas par une meilleure résistance face aux entreprises transnationales. La réorientation générale du syndicalisme international, suppose de reconstruire les capacités de résistance et d’initiatives coordonnées du syndicalisme à l’échelle des groupes internationaux, des grands secteurs professionnels, sur tous les continents. L’Union syndicale Solidaires se félicite néanmoins que les divergences au sein du mouvement syndical n’aient pas été un obstacle à un travail en commun avec un certain nombre de confédération de la CES, que ce soit la CGT et la CGIL, dans le cadre de la préparation du deuxième FSE, mais regrette les différences d’investissements réels sur le terrain.
2.11 L’exemple de l’Allemagne, où le mouvement altermondialiste et le mouvement syndical ont organisé ensemble de grandes mobilisations sociales contre les politiques libérales, montre qu’il est possible de dépasser les divergences et les méfiances réciproques. L’Union syndicale Solidaires agira pour que l’unité la plus large puisse se réaliser afin de favoriser la création à l’échelle européenne de rapports de force contre les politiques libérales.
2.12 La lutte contre la mondialisation libérale, contre la marchandisation des activités humaines et l’investissement de l’Union syndicale Solidaires dans le mouvement altermondialiste sont une composante essentielle de son activité interprofessionnelle. Dans ce cadre, l’Union syndicale Solidaires se bat pour une mondialisation au service des êtres humains, qui garantisse et élargisse leurs droits économiques, sociaux, culturels, écologiques et politiques.
2.13 C’est pourquoi l’Union syndicale Solidaires encourage ses adhérents à militer dans la lutte contre la mondialisation libérale et les processus de marchandisation. Dans ce cadre, l’Union syndicale Solidaires a, notamment, participé à la fondation d’Attac et est attachée à ce qu’Attac reste une association pluraliste qui soit un lieu de rencontre entre des individus et des mouvements d’origine et d’orientation politique diverses ayant choisi de réfléchir et d’agir ensemble contre la mondialisation libérale. Association d’éducation populaire tournée vers l’action, intervenant sur de multiples terrains, association elle-même disparate Attac doit aujourd’hui pouvoir jouer un rôle important dans la construction unitaire du mouvement altermondialiste dans toute sa diversité.
2.14 La base sociale des FSE/FSM doit s’élargir. L’union syndicale Solidaires appuiera les initiatives permettant cet élargissement. En ce sens, les Forums sociaux locaux peuvent correspondre à cette démarche d’élargissement social pour une transformation active de la société, qui reste l’objectif des forums, l’avenir de ces rencontres sera limité dans le temps.
3. Pour une autre Europe
3.1 Depuis l’adoption de l’Acte unique en 1986, la construction européenne se fait sous l’emprise du marché et se transforme de plus en plus en un camp retranché (accords de Schengen) vers l’extérieur, et en un espace de contrôle policier à l’intérieur de ses frontières. La logique profonde de l’Europe actuelle fait de la libre circulation des capitaux et de l’ouverture à la concurrence ses axes principaux de construction. Directement dérivé des traités européens, le droit de la concurrence, de niveau communautaire, surdétermine les autres droits. C’est un droit fondateur et structurant auquel sont subordonnés les droits économiques et sociaux des citoyens qui relèvent du droit national. Le droit de la concurrence joue véritablement un rôle droit "constitutionnel" au niveau européen. Face à ce droit de portée normative, les autres textes européens apparaissent comme de simples déclarations d’intention sans aucune portée opérationnelle réelle.
La mise en application des dispositions libérales des Traités européens est loin de répondre aux attentes des peuples qui composent l’Europe. Le rééquilibrage de la construction économique et monétaire s’impose à travers un projet politique, sous contrôle démocratique, conduisant à l’élaboration d’un modèle social ambitieux et de plein emploi, notamment dans le cadre du processus d’élargissement. A cet égard, il convient de dénoncer la place exorbitante prise par les institutions technocratiques européennes et d’ériger le mouvement syndical et social en véritable contre-pouvoir au sein de la Communauté.
Les objectifs de l’Europe monétaire ne s’inscrivent pas dans la continuité historique d’une construction européenne sociale et politique. Une redéfinition des statuts et missions de la Banque centrale européenne s’impose. C’est pourquoi, l’Union syndicale Solidaires réaffirme son refus de l’indépendance du pouvoir monétaire face au pouvoir politique. Elle revendique la mise en place d’un réel contrôle démocratique face au pouvoir des Banques centrales nationales et de la BCE. Elle demande que le Système européen des Banques centrales se mette enfin au service de la croissance et du plein emploi.
3.2 Le projet traité constitutionnel européen, loin de rompre avec ce mode de construction, l’entérine dans un texte d’une haute portée politique et symbolique dont les conditions de révision rendent extrêmement difficile pour l’avenir toute modification. L’affirmation que l’objectif de l’Union européenne (UE) est d’offrir "un marché unique où la concurrence est libre et non faussée" maintient le droit de la concurrence comme droit communautaire essentiel, ce d’autant plus que la Charte des droits fondamentaux, intégrée au projet de traité constitutionnel ne crée aucun droit social européen qui pourrait rééquilibrer le droit de la concurrence. Enfin, l’intégration dans ce texte des politiques néolibérales déjà en œuvre "constitutionnalise" ce qui devrait relever du débat public et de la décision citoyenne.
3.3 C’est pourquoi l’Union syndicale Solidaires se prononce contre ce traité constitutionnel qui doit être largement débattu dans la société. Solidaires s’engage dans une campagne pour le refus de cette constitution libérale qui engage l’avenir des peuples d’Europe afin de promouvoir ses valeurs et les fondements d’une "autre Europe", d’une Europe démocratique qui conserve au cœur de son projet les services publics et qui garantit les droits de ses habitants.
3.4 L’objectif des politiques néolibérales est d’essayer d’imposer un nouveau modèle salarial en Europe : celui du travailleur précarisé, flexible, polyvalent, atomisé qu’exige l’entreprise néolibérale. Sur un marché du travail éclaté, de nombreux salariés se trouvent relégués à des emplois instables et mal payés. Les inégalités sociales se développent et le nombre de travailleurs vivant au-dessous du seuil de pauvreté augmente ainsi dans nombre de pays européens.
3.5 Cette situation modifie les conditions de l’action syndicale. Le type de rapport social (collectifs de travail stables, intégration par le travail) qui, autrefois, fondait les conditions d’une contre-culture ouvrière et assurait une base à un noyau de travailleurs socialement actifs, est aujourd’hui remis en cause. La précarité, l’individualisation des carrières, la flexibilité des tâches comme l’utilisation du dumping social, obligent le mouvement syndical à reconsidérer sa stratégie. La réorganisation du système productif et l’attaque directe contre le salariat, la stratégie planétaire menée par les grandes entreprises, la nouvelle donne européenne exigent un repositionnement du mouvement syndical, une internationalisation de ses pratiques et une action au niveau européen.
3.6 La Confédération européenne des syndicats (CES) regroupe des syndicats qui, pour la plupart, ont choisi de pratiquer un syndicalisme d’accompagnement des politiques néolibérales. Revendiquant un statut de partenaire privilégié de la Commission, la CES a choisi de s’inscrire dans le mode actuel de construction de l’Union. Il s’agit pour elle d’infléchir cette construction dans un sens plus social, et non pas de se battre pour une Europe fonctionnant suivant des principes radicalement différents. Cette orientation lui fait considérer avec méfiance le mouvement altermondialiste et son Comité directeur a approuvé à l’unanimité le projet de traité constitutionnel.
3.7 L’Union syndicale Solidaires ne peut se cependant se satisfaire de cette situation. Il s’agit à la fois d’être en capacité, par nos initiatives, de peser sur les orientations de la CES et d’impulser des mobilisations sociales à l’échelle européenne. Pour cela il faut stimuler au niveau européen la mise en place d’un réseau syndical regroupant des forces, qui dans et hors la CES, refusent d’accompagner les politiques néolibérales et encourager le développement des réseaux par secteurs professionnels en Europe et notamment comme les transports, la santé, les télécommunications... Si le bilan des rencontres syndicales auxquelles nous avons participé est positif, il s’agit aujourd’hui de faire un saut qualitatif tant sur le plan professionnel que sur le plan interprofessionnel afin que de faire de ce réseau un véritable outil opérationnel.
3.8 Au-delà, la construction d’un mouvement social européen, en capacité d’agir sur les politiques européennes, doit être une priorité. Un tel mouvement, qui doit regrouper forces syndicales et associatives, doit pouvoir avancer des alternatives concrètes pour construire une "autre Europe". Dans ce cadre, il s’agit, pour construire les rapports de forces nécessaires, d’être en capacité de mener des campagnes de mobilisation à l’échelle de l’Europe. Les Forums sociaux européens peuvent être un point d’appui pour réaliser cet objectif.
3.9 Enfin, parce que la division internationale du travail crée une chaîne continue entre les travailleurs des différents continents, et parce que le processus de mondialisation induit des effets similaires, ou complémentaires, sur la condition salariale dans tous les pays, il importe de nouer des relations qui dépassent le cadre européen et débouchent sur des convergences avec tous les travailleurs et en particulier ceux des pays émergents. Alors que les délocalisations se poursuivent et servent de prétexte à des attaques contre les salariés pour niveler par le bas les conditions de travail de tous, il nous faut trouver des réponses syndicales unifiantes qui prennent en compte les préoccupations de tous les salariés concernés, ici et là-bas.






