(attention le texte de cette résolution est actuellement en cours de "féminisation" à l’instar des trois autres résolutions adoptées)
1. Un capitalisme néolibéral dominant en France
1.1 Le capitalisme français s’est profondément transformé ces dernières années, s’alignant ainsi sur les canons du néolibéralisme. Vérouillé il y a encore peu par les participations croisées entre les grands groupes, le capitalisme français est aujourd’hui soumis à une stricte logique financière qui se traduit, par exemple, par le fait que 40 % de la capitalisation de la Bourse de Paris sont détenus par des capitaux non-résidents. La France est ainsi un des pays du monde qui attire le plus de capitaux étrangers et qui, d’autre part, en exporte le plus. Cette insertion totale du capitalisme français dans le marché mondial se traduit aussi par l’importance prise par les exportations qui font de la France une des principales puissances commerciales de la planète.
1.2 Cette transformation du capitalisme touche aussi les structures de production.La production de masse d’objets standardisés des « Trente Glorieuses » a laissé place à une production segmentée et flexible, sans cesse renouvelée dans des unités de travail qui doivent s’adapter en direct aux fluctuations du marché. Les milliers de cols bleus ont été remplacés par des « opérateurs » bien moins nombreux travaillant dans de plus petites unités de production. Ainsi aujourd’hui en France, la majorité des salariés travaillent dans une entreprise de moins de cinquante salariés.
1.3 Elles peuvent être des entreprises très modernisées , mais elles sont aussi souvent des unités de production filialisées ou prises dans la chaîne de sous-traitance d’un grand groupe qui externalise ses activités les moins productives ou les plus « coûteuses » en emplois (au Medef on dit : « l’entreprise se recentre sur le métier »). Cette réorganisation productive étend le champ du commerce et des services sans équivalence possible en termes d’emplois dans la mesure où l’emploi tertiaire est lui aussi nécessairement gagné par la logique de la recherche toujours plus grande de productivité du travail, même si les gains de productivité sont plus difficiles à obtenir dans les services que dans l’industrie. Cette réorganisation industrielle se fait avec un chômage de masse qui, globalement , augmente depuis près de trente ans. Le chiffre officiel du chômage se stabilise actuellement autour de trois millions. Dans le même temps, le nombre de "travailleurs pauvres", de précaires et de Rmistes explose. A cette longue liste des laissés-pour-compte, il convient de rajouter tous les citoyens non comptabilisés, car dits « hors du système ».
1.4 Cette mise en concurrence des travailleurs par le chômage réduit les capacités de mobilisation des salariés et cette réorganisation du salariat constitue, dans ses différents aspects, une véritable difficulté d’implantation pour le syndicalisme Cette réalité se retrouve au niveau macroéconomique dans le fait que la part des salaires dans le PIB (salaires directs et cotisations sociales) a baissé de 10 points en 20 ans. La France est le seul pays à avoir connu un déplacement d’une telle ampleur.
1.5 Les luttes sociales menées dernièrement (salariés d’ACCOR, de la FNAC, de Mac Donald, de Pizza Hut, de Moulinex, intermittents, récalculés, non titulaires de l’Education nationale...) contre la précarité ou la réduction des droits au chômage sont autant de signes encourageant de nouvelles formes de résistance sociale. Il faut cependant bien faire le constat que les actions du printemps 2003, si elles ont permis pour la première fois depuis longtemps une participation des salariés des grandes entreprises à un mouvement général, sont encore trop souvent restées de grands moments de mobilisations interprofessionnelles surtout pour les fonctionnaires ou les salariés des entreprises publiques.
1.6 Même si la situation française n’est pas la pire en Europe, le Contrat à durée indéterminée (CDI) n’est plus la norme du recrutement des entreprises dont les 2/3 des embauches se font désormais en Contrat à durée déterminée (CDD). Pour les libéraux du MEDEF et du gouvernement, ce CDI est une garantie salariale trop coûteuse. C’est une « rigidité », c’est-à-dire une entrave à la baisse du coût du travail. Il n’y a plus d’ascenseur social, grande gloire de l’école publique de l’après-guerre. Les générations qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail n’ont plus la « garantie statistique » d’y occuper une place plus favorable que celle de leurs parents.
1.7 Même si ce phénomène a beaucoup baissé, 70 000 jeunes sortent encore chaque année du système éducatif sans qualification. Trois ans après leur entrée dans la vie active, 50 % des jeunes occupent un emploi non qualifié. Pour des milliers d’autres jeunes, l’entrée dans le monde du travail se fait par l’emploi précaire, ces emplois que les gouvernements eux-mêmes organisent par milliers au sein de la fonction publique ou à sa périphérie, ou encore ces emplois à temps partiel qui se multiplient dans la grande distribution et les services. Pour toute la jeunesse qui n’arrive pas à accrocher l’enseignement supérieur, la précarité de l’emploi se présente comme l’entrée dans la vie active quand 10 % de bacheliers occupent des emplois non qualifiés (ils étaient 2 % en 1982). Cette situation de fragilisation salariale pèse bien évidemment sur les revendications des salariés dans une période où avoir un emploi en CDI apparaît pour beaucoup comme un éden alors même qu’il n’est plus une garantie contre le chômage.
2 Un patronat et des gouvernements qui mènent l’offensive libérale
Dans le contexte général décrit plus haut, le patronat français et européen mènent depuis une vingtaine d’années une offensive cohérente, inspirée des théories libérales et visant à restaurer et accroître les marges de profits pour les actionnaires. Utilisant au maximum le maintien d’un chômage de masse, le faible rapport de force syndical, et l’acceptation par une partie des directions confédérales des projets de réformes libérales, les attaques sont menées systématiquement sur de multiples fronts.
Cela passe par plusieurs axes majeurs :
2.1 la remise en cause du rôle de redistribution de l’Etat.
Dans les années d’après-guerre, les Etats d’Europe occidentale assuraient, par le biais de la fiscalité et des budgets, la prise en charge de fonctions sociales aujourd’hui largement remises en cause : santé, logement, éducation, emploi, formation, transports, services de l’Etat. Dans tous ces domaines, la logique est celle de la réduction des budgets et de la remise en cause même du rôle social de l’Etat . Concrètement, la décentralisation et la réforme de l’Etat poursuivent l’objectif commun d’alléger la contribution fiscale touchant les entreprises et les contribuables aisés, centrant de plus en plus le rôle du budget au financement des fonctions régaliennes de l’Etat (police, justice, armée, services centraux des ministères).
2.2 la remise en cause des services publics.
Depuis plusieurs décennies on assiste à un double phénomène : Faire fonctionner les services publics comme des entreprises privées, la rentabilité financière prenant le pas sur la satisfaction des besoins des usagers ; Insérer les services dans un contexte concurrentiel et pousser à la privatisation de la majorité d’entre eux. Nous sommes à une étape décisive de ce processus, avec la privatisation accomplie de la majeure partie du tissu industriel et commercial, et avec l’avancée rapide dans l’ouverture à la concurrence des services publics de réseaux parallélement à leur privatisation. Après Air France et France Télécom, EDF et GDF sont aujourd’hui le symbole de cette orientation qui vise à tourner la page ouverte dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale.
Dans ce cheminement, le Medef a amené les gouvernements français successifs à partager les objectifs fixés par le patronat à l’échelle internationale, et souvent mis en musique par les directives de l’Union européenne.
Cette offensive contre les services publics se double évidemment de la remise en cause de l’emploi public et du statut des fonctionnaires, notamment par le biais de la décentralisation et des embauches directes de salariés sous contrat privé.
2.3 la remise en cause de la Sécurité sociale.
Dans le même mouvement, nous assistons à la remise en cause du système de protection sociale structuré après 1945. L’offensive est déjà solidement engagée sur les retraites, après le plan Fillon de 2003 qui fait suite aux mesures Balladur de 1993. Concernant la branche maladie, après la mise en œuvre du plan Juppé, le gouvernement actuel veut totalement restructurer l’édifice en anéantissant les principes de solidarité au profit d’un filet minimum d’assistance et d’un panier de soins étriqué, l’objectif étant de faire appel à des complémentaires santé, parmi lesquelles les Mutuelles de plus en plus assimilées à des assurances privées, dont la mise en concurrence a été engagée par le gouvernement Jospin.
Dans l’ensemble des domaines de la protection sociale comme de la formation et de l’indemnisation du chômage, l’objectif est de réduire toujours davantage l’obligation des employeurs d’intégrer dans le salaire des cotisations alimentant la Sécurité sociale dans ses diverses branches et l’UNEDIC, pour faire reposer l’essentiel du financement sur les seules épaules des salariés.
2.4 la remise en cause du droit du travail et de la négociation collective.
Edifice spécifique à la législation française, le Droit du Travail est le produit des rapports de force construits par les salariés. Si la condition de salarié implique la subordination à l’employeur, les luttes sociales, notamment syndicales, ont imposé de nombreuses dispositions juridiques limitant le pouvoir patronal et réglementant les relations sociales dans l’entreprise.
De même, les dispositions légales concernant le droit des CE et la négociation collective impliquent une série de contraintes. Si celles-ci ne remettent pas en cause, au bout du compte, le pouvoir patronal, elles freinent et limitent ses marges de manœuvre. La jurisprudence accumulée au fil des années, parfois contradictoire, peut-être encore un point d’appui juridique à l’action revendicative.
C’est pour se libérer de ces entraves que le MEDEF, comme le gouvernement, a mis en chantier une vaste remise en cause du Code du Travail qui viserait, au bout du compte, à ne laisser en place que le Code civil et le Code pénal. En ramenant ainsi le rapport employeur-employé à un rapport individuel, cette démolition sociale remettrait en cause la reconnaissance du salariat comme un collectif impliquant des droits spécifiques.
Sont notamment visées toutes les réglementations concernant l’emploi (embauche en statut précaire, utilisation d’entreprises de main d’œuvre allant jusqu’au marchandage,...).
De même se poursuit la remise en cause du principe de faveur, obligeant l’employeur à respecter le Code du Travail et les accords de branche.
Cette offensive qui vise essentiellement les règles d’emploi s’accompagne de la mise en place de règles d’emploi dérogatoires, comme le RMA, les contrats de chantiers,...
2.4 bis La remise en cause du temps de travail.
La réforme des retraites du printemps 2003, rejetée par une majorité des salariés, conduit à un allongement du temps de vie au travail pour bénéficier d’une retraite à taux plein. La remise en cause des 35 heures, par l’augmentation du contingent des heures supplémentaires et la volonté affichée par le MEDEF et le gouvernement de supprimer toute référence au temps de travail hebdomadaire, conduit à une durée plus longue du temps de travail et à une flexibilité accrue. Et ce, au moment où les conditions de travail s’aggravent pour tous les salariés par une demande sans cesse accrue de productivité, dans un contexte de chômage croissant.
2.5 Des outils répressifs au service de cette politique.
Parce qu’elles produisent de l’exclusion et de la perte de droits, les politiques libérales se trouvent dans la nécessité de se protéger des « nouvelles classes dangereuses » qu’engendrent la misère, la précarité, le chômage, l’échec scolaire, la relégation et la perte de repères collectifs pour des franges croissantes de la population. Dans ce contexte, les thèses sécuritaires irriguent désormais les discours politiques d’un arc politique beaucoup plus vaste que l’extrême droite ou même la droite. La campagne électorale des dernières élections présidentielles l’a tristement illustré.
Les thématiques sécuritaires gagnent de nombreux domaines de la vie sociale depuis une dizaine d’années. La jeunesse précarisée et celle issue de l’immigration sont particulièrement montrées du doigt par un appareil législatif toujours plus sévère et par un renforcement visible partout de la présence policière et de la répression. Le jeune est potentiellement dangereux, le pauvre est potentiellement dangereux, et toute cette population qui ne figure pas parmi les gagneurs compétents du libéralisme doit être surveillée...et punie. Ainsi le gouvernement tente-t-il actuellement de détourner de leur mission nombre de services à vocation sociale pour transformer les éducateurs, les travailleurs sociaux ou les enseignants en auxiliaires d’une opération de police qui consisterait en un fichage généralisé des populations les plus fragilisées et d’ores et déjà désignées comme délinquantes. L’Etat pénal à l’égard de ces catégories sociales se développe à mesure que l ‘Etat social régresse.
De plus, sous couvert de lutte contre le terrorisme, nous assistons à de graves atteintes aux libertés publiques (les derniers rapports de la LDH et d’Amnesty International viennent de le confirmer) par une multiplication et une banalisation des mesures d’exception : Plan Vigipirate toujours plus renforcé, augmentation importante des contrôles de police.
De surveiller à punir il n’y a qu’un pas et celles et ceux qui tentent d’enrayer par leur activité militante la marche en avant du libéralisme sont nombreux à en faire l’expérience. La criminalisation du mouvement social et du mouvement syndical est une réalité bien concrète qui vise à casser les mouvements de protestation et peut être à occuper les militants dans les méandres de l’action juridique. Pour l’ordre libéral qui s’avance les militant(e)s du mouvement social et syndical deviennent des cibles d’une répression qui épargne toujours autant les auteurs et les bénéficiaires de la criminalité financière par exemple. Par conséquent, l’Union syndicale Solidaires lutte, en proposant la plus large unité, pour le retrait de toutes les lois sécuritaires : les lois Vaillant, Sarkozy 1 et 2, Perben 1 et 2, etc.
2.6 Une démocratie politique amoindrie.
L’ensemble de cette offensive menée depuis plusieurs années sous la direction du MEDEF et du patronat européen nous interroge bien évidemment sur le caractère démocratique du fonctionnement des institutions. .Notre régime évolue vers un effacement des séparations entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif,au profit de ce dernier.De plus,on ne peut que constater un déficit du débat politique.A ce titre, la référence à des « experts » donne trop souvent une caution intellectuelle, factice, à des politiques libérales qui se présentent comme des nécessités objectives alors qu’elles résultent d’orientations définies par le seul patronat.Un exemple frappant en est l’instrumentalisation de l’alibi démographique dans le dossier des retraites. Dès lors la concertation sociale devient un dispositif d’accompagnement dont l’objet est de fixer le niveau de l’attaque.Aussi, de gauche comme de droite, les gouvernements successifs ont contraint leur action politique dans un carcan d’impératifs économiques , prétendument intangibles et scientifiques, prépondérants sur le choix des électeurs.En conséquence, le doute des citoyens quant à l’utilité de l’action publique peut expliquer l’accroissement de l’abstention lors des élections politiques ou l’installation des thèses populistes et des partis d’extrême droite dans le champ électoral, gangrenant le corps social.
De façon plus constructive et positive, cet environnement politique jugé parfois décevant conduit à relancer le débat sur un réel projet de transformation sociale .Dans ce débat Solidaires réaffirme d’abord son attachement à une totale indépendance syndicale.Solidaires ne se soumet à l’orientation d’aucun parti ou gouvernement et ne fait pas dépendre ses mots d’ordre d’action de l’existence ou non de projets gouvernementaux d’alternance. Il est légitime que le débat sur les moyens politiques d’arriver à une réelle transformation sociale traverse les forces syndicales et sociales. Solidaires, par ses divers investissements dans le mouvement social, y est aussi confronté.C’est en prenant en compte ces deux paramètres incontournables que le débat pourra s’installer dans notre Union. Nous l’approfondirons dans les prochains mois.
3. Un syndicalisme qui s’adapte difficilement aux évolutions du travail et du salariat.
3- 1 Un salariat éclaté et fragilisé.
3.1.1 La liberté totale donnée aux capitaux de se déplacer et de s’investir, sans contrôles et sans limites, en tout endroit de la planète, participe fortement à l’accélération d’une nouvelle division internationale du travail. Les évolutions techniques et technologiques sont aussi des facteurs qui conduisent à modifier les conditions de travail et d’emploi, pour produire autrement des biens et des services anciens et nouveaux.
3.1.2 Les déplacements d’activités entre les zones et entre les pays se traduisent notamment par des délocalisations et des relocalisations qui concrétisent une mise en concurrence accrue des mains d’œuvre s’appuyant sur un dumping fiscal, social et environnemental aux multiples conséquences. Tout ceci s’opère sous la pression dominante du capitalisme financier et améliore la situation du grand patronat et des détenteurs de capitaux face aux salariés, dans les pays riches et développés comme dans les autres pays.
3.1.3 En France, ceci se traduit particulièrement par un chômage de masse à partir duquel de nouvelles brèches sont ouvertes contre les droits des travailleurs : extension des précarités ; mises en cause du droit du travail ; casse des statuts des personnels ; dégradation des conditions de travail, d’emploi, et de rémunération provoquant un renforcement des insécurités sociales. Les femmes dont les déroulements de carrière dans le secteur privé sont plus limités que ceux des hommes et dont les salaires sont toujours moindres à qualification égale, sont les premières touchées par le chômage, la précarité, la dégradation des conditions d’emploi et de travail. Les immigrés, et particulièrement les sans-papiers, sont sur exploités par un patronat qui les utilise comme premier stade d’expérimentation et de mise en place de mesures régressives et répressives. Toutes les attaques menées contre les instruments de solidarité (services publics, retraite, assurance-maladie, éducation, etc..) fragilisent un peu plus durement toutes ces premières victimes d’une société inégalitaire.
3.1.4 Les politiques menées par les organisations patronales participent encore à l’évolution et à l’éclatement du salariat par le développement de l’actionnariat salarié, admis et cautionné par certaines organisations syndicales, qui voudrait que chaque salarié devenu actionnaire devienne par là même un soutien nouveau au projet développé par le Medef.
Les effets sont très directs sur la situation du salariat en France : stagnation, voire diminution des salaires ; individualisation renforcée qui diminue le sentiment d’appartenance et d’identité commune ; très grandes différences de situation des salariés entre ceux qui ont encore un statut, ceux des grandes entreprises, ceux des PME - PMI, les précaires, les chômeurs de longue durée ; ces différences se croisent parfois à l’intérieur des groupes par le développement de la sous-traitance, et même à l’intérieur d’un établissement ou d’un même lieu de production.
3.2 Les faiblesses du syndicalisme français
3.2.1 Une étude historique des évolutions du syndicalisme français montre que celui-ci est installé depuis de nombreuses années dans une situation de faiblesse relative. Celle-ci peut se mesurer objectivement par son nombre d’adhérents et de militants, par son absence totale dans certains secteurs professionnels et dans certaines catégories d’entreprises, par son attractivité intellectuelle et idéologique réduite, par ses capacités de mobilisation par entreprise, par secteur professionnel, au plan interprofessionnel.
3.2.2 La raison d’être du syndicalisme étant tout à la fois la défense et l’amélioration de la situation des travailleurs en liaison avec un projet de transformation sociale, la faiblesse actuelle, et prolongée, du syndicalisme peut aisément se constater dans ces deux domaines. Les luttes menées et perdues, les luttes non engagées et les reculs sociaux professionnels comme interprofessionnels témoignent des faiblesses du syndicalisme.
3.2.3 Au cours des dernières décennies le syndicalisme français n’a pas su s’adapter et s’organiser pour répondre à la nouvelle situation internationale et nationale du salariat. En France comme ailleurs il n’a pas pu, jusqu’à présent, construire des solidarités actives entre salariés dépendant d’un même patron multinational. De même sa forte présence dans certains « bastions » qui s’étaient construits dans des secteurs à forte concentration ouvrière n’a pas été transférée dans les nouveaux secteurs des services, dans les PME et la sous-traitance. Sa capacité à syndiquer un salariat assez stable professionnellement et géographiquement ne s’est pas retrouvée face à des salariés plus mobiles et dont les métiers se modifient continuellement.
3.3 Emergence de mouvements sociaux à côté des organisations syndicales.
3.3.1 Dans tous les pays les salariés se sont donnés et continuent de se donner des organisations syndicales pour essayer collectivement d’améliorer leur situation de travailleur et pour changer dans un sens favorable les rapports sociaux. Mais avant la création du syndicalisme des structures, notamment associatives, existaient déjà qui se donnaient comme objectif d’agir plus ou moins largement sur la situation sociale. Ceci a coexisté avec le développement du mouvement syndical, mais plus le syndicalisme s’est montré fort, organisé et ouvert à de nouvelles problématiques, plus il a su prendre en charge la situation individuelle et collective des travailleurs et moins ce mouvement social a trouvé une raison d’être parfois concurrente et bâtie sur les manques du syndicalisme.
3.3.2 En France, plus particulièrement depuis la fin des années 1980, ont émergé de nouvelles structures associatives traduisant, plus ou moins, des manques ou des insuffisances du syndicalisme organisé. Certaines visent à mieux représenter des groupes de personnes, en fonction de leur situation sociale, de leurs droits, souvent de leur absence de droits. D’autres veulent prendre en charge des revendications particulières communes à un groupe. Certaines cherchent à combler l’absence plus ou moins importante du mouvement syndical dans certaines analyses et à certains niveaux. Ainsi la persistance d’un chômage de masse a conduit des chômeurs à essayer de s’organiser collectivement, parfois avec l’appui de militant(e)s syndicaux, voire de syndicats. Cette démarche a pu amener certaines organisations syndicales à réactiver leurs syndicats de chômeurs. Nous demandons donc l’ouverture d’un débat national sur l’engagement réel de Solidaires dans la lutte contre le chômage, dans la défense des chômeurs et, dans ce cadre, sur la nécessité de créer ou pas une structure de défense des chômeurs au sein de Solidaires. Ceci ne remet nullement en cause le soutien de Solidaires aux associations de chômeurs.
3.3.3 Difficilement aussi des précaires ont cherché à s’organiser, soit pour lutter contre ces situations de précarité (comme les luttes des non-titulaires dans les Fonctions publiques, notamment dans l’Education Nationale), soit pour faire avancer des droits afférents à cette situation de précarité, comme les luttes menées pour le droit aux transports en commun gratuits par les associations de chômeurs. La remise en cause du régime spécifique des intermittents du spectacle a provoqué chez cette catégorie de salariés la construction de coordinations et d’actions collectives. Plus largement, des « sans », au-delà des sans emplois, ont mis en place également des réseaux de réflexion, d’action et d’intervention (sans logement, sans papiers, etc.) pour des luttes dont la visibilité est certes variable mais dont la réalité est toujours bien vivante. En matière d’immigration, osons avouer que les manques du syndicalisme sont énormes. Ces précarités sont utilisées par le patronat pour favoriser le travail illégal, terrain sur lequel le mouvement syndical ne s’est pas suffisamment impliqué.
3.3.4 La situation plus particulière des femmes au travail comme hors du travail a amené des mouvements de femmes à prendre en charge les revendications des travailleuses, également trop souvent oubliées par les organisations syndicales.
Pendant le même temps des coordinations de salariés (es) en lutte ont été créées, en liaison avec des organisations syndicales, mais aussi parfois en opposition avec certaines autres. Les attaques menées contre les services publics, les fermetures de certains établissements publics (écoles, bureaux de poste, hôpitaux de proximité, lignes de transports publics, etc.), comme les fermetures d’entreprises privées et les opérations de licenciements ont parfois amené à la création de collectifs de défense regroupant les salariés directement concernés, les usagers, la population, les élus locaux, etc. Participer à de tels collectifs peut améliorer l’efficacité des luttes et notre conception syndicale est de nous y impliquer.
3.3.5 L’idéologie libérale dominante, qui porte vers la marchandisation de tous les biens, de tous les services, de toutes les relations humaines, de tous nos recours à notre espace naturel nécessaire à la vie, rend en tout état de cause indispensable la création d’un mouvement social et citoyen en mesure d’appréhender tout le champ que veulent s’approprier les marchés financiers. La place des organisations syndicales est bien dans l’entreprise, dans les rapports de travail et de production. Mais si nous voulons être efficaces contre le libéralisme il nous faut tenter d’être présents partout où il intervient, et aujourd’hui c’est un peu tous les aspects de la vie, collective et individuelle. Le syndicalisme doit donc savoir travailler avec l’ensemble de ces organisations et inciter par ailleurs ses adhérents à y participer directement.
Ainsi nous pourrons d’ailleurs constater qu’il n’y a pas un mouvement social, mais des mouvements sociaux, eux mêmes divers, en partie comme l’est la société, hétérogènes et pas forcément porteurs d’alternatives communes, voire seulement convergentes. Ce sont sur ces convergences qu’il nous faut travailler pour parvenir à dégager une alternative commune. La revendication première est bien celle d’une démocratie sociale, économique et politique, où les confrontations deviendraient possibles et admises, et où les choix se feraient après écoute et débat.
3.3.6 Au cours de la dernière décennie de nouveaux réseaux associatifs ont été mis en place, en liaison avec les nouvelles formes continentales et internationales du capitalisme. Leur champ d’intervention peut être plus ou moins large : la dette, l’AMI, l’OMC, l’AGCS, la spéculation financière, les marées noires, les OGM, les multinationales du médicament, de la chimie, de l’agroalimentaire, de l’armement, de l’énergie, etc.. Là aussi des organisations syndicales participent parfois à la création et au fonctionnement de ces réseaux qui sont autant d’outils pour créer de nouvelles solidarités, de nouveaux lieux de résistance et d’élaboration d’alternatives. La déclinaison au plan local des forums sociaux illustre enfin comment des forces syndicales peuvent mieux ancrer leur action.
3.4 Des luttes, des mobilisations, des échecs.
3.4.1 Les faiblesses et les insuffisances du syndicalisme français ne sont cependant pas telles qu’il soit désormais incapable de mener des luttes. La situation n’est pas égale entre toutes les organisations syndicales et chaque syndicat n’est même pas forcément homogène lorsqu’il s’engage dans l’action, pour autant on ne peut pas dire que le syndicalisme français ait été atone au cours de la période.
3.4.2La liste serait longue des combats menés à l’initiative d’équipesmilitantes, de sections syndicales ou de syndicats, pour s’opposer à des suppressions d’emplois, à des vagues de licenciements, à des plans sociaux, à des fermetures d’entreprises. Ces actions ont parfois été étendues à l’ensemble d’un bassin d’emploi ou à tout un secteur professionnel. A ce niveau également des solidarités professionnelles et interprofessionnelles ont pu se développer, qui sont autant de prises de conscience et d’expériences nouvelles.
Au cours de la période également quelques secteurs ont encore su mener des actions longues, appuyées par des journées de grève fortes et renouvelées.
3.4.3 Dans la phase actuelle de développement dominant d’un capitalisme financier qui peut facilement choisir de s’établir sans contraintes dans n’importe quel endroit de la planète les travailleurs se retrouvent immédiatement dans un rapport de force défavorable. Les « choix » des organisations syndicales apparaissent rapidement plus clairs entre celles qui estiment qu’il ne reste plus qu’à obtenir des aménagements moins défavorables dans un contexte sur lequel il serait impossible ou inopérant de peser et celles qui s’arc-boutent dans la défense des droits des travailleurs et de leurs acquis sociaux et qui pensent que rien n’est irrémédiable.
3.4.4 Il est indéniable que dans nombre de domaines le mouvement syndical a connu des reculs et des échecs, faute d’avoir su, ou pu, voire voulu mener des actions, mais aussi parfois malgré ces actions : inégalités accrues dans la répartition des richesses, baisse du pouvoir d’achat, maintien d’un chômage de masse et accroissement des précarités, casse des statuts, privatisations régulières et continues des services publics, etc. Au printemps 2003, plusieurs semaines de mobilisation avec un nombre de manifestants supérieur à celui du mouvement de 95, n’auront pas suffi à empêcher un gouvernement sourd et très déterminé à appliquer un recul brutal du droit à la retraite visant à casser à terme celle-ci. La collaboration à ce projet de régression sociale d’une partie des confédérations syndicales (Cfdt, Cftc, Cgc), le manque de détermination d’autres confédérations, l’absence de blocage économique - en particulier dans le secteur des transports du fait du refus de certaines fédérations à engager les roulants du rail dans ce combat syndical - et enfin la mobilisation des médias et de leurs experts économistes en faveur de la réforme, permirent au gouvernement d’infliger une défaite au mouvement social. Cet échec et l’amertume qu’il suscite continuent à peser lourdement sur les luttes actuelles et sur la mobilisation des équipes syndicales et des salariés. Malgré cela, sur le plan revendicatif, de nombreux acteurs du printemps 2003 ont gagné en analyse, en compréhension et en prise de conscience des attaques menées sur l’ensemble de la protection sociale.
3.5 Une situation syndicale non figée.
3.5.1 Il est courant d’entendre que le syndicalisme français est bloqué et figé. Un examen comparé montre tout au contraire qu’il est traversé de nombreux débats et qu’il demeure particulièrement vivant, dans ses grandes tendances, dans son organisation interne, dans l’évolution de ses pratiques.
Structurellement, l’élément nouveau des vingt dernières années est certainement le développement, à côté des cinq confédérations, d’un syndicalisme non confédéré qui s’est de plus en plus organisé au plan interprofessionnel. Ce développement témoigne d’une remise en cause du syndicalisme confédéré dans sa forme actuelle. Compte tenu du poids des systèmes internes dans les organisations confédérées il était peut être obligé que les changements se fassent en premier en dehors d’elles, et par rapport à elles.
3.5.2 La CFDT, après ses différentes crises internes marquées par des exclusions autoritaires et des départs massifs, est certainement, parmi les trois principales confédérations, celle qui est maintenant la plus homogène. Sa pratique d’accompagnement des contre réformes libérales, lors du plan Juppé, lors de la réforme de l’UNEDIC, et en 2003 sur les retraites, a provoqué à chaque fois des départs d’équipes militantes, pour une autre organisation, ou pour l’isolement ; mais à chaque fois aussi des salariés (es) continuent d’estimer que là est le réalisme, et que là est l’action syndicale réelle. Il est indéniable qu’il faut combattre ce renoncement, par l’explication et le débat, par la pratique et l’action. Après avoir été favorisée par les gouvernements de gauche comme de droite et par le MEDEF qui disposaient, avec la CFDT, d’une organisation conciliante ayant choisi le camp de « la réforme », contre les ringards et les archaïques, elle commence à être marginalisée par les mêmes qui peuvent plus difficilement compter sur une organisation qui ne compte plus dans l’action syndicale. La question que se pose certainement une partie de la direction confédérale est de savoir jusqu’où elle peut aller dans la compromission sans pour autant aller trop loin. La direction de la CFDT pensait peut être que sa confédération deviendrait le pilier central et de référence du syndicalisme français. En fait ses choix successifs, sur le fond et en la forme, l’ont affaiblie partiellement.
3.5.3 Au cours des dernières années la CGT a su se positionner pour occuper la place centrale dans le mouvement syndical français. Après être parvenue à détacher son destin de celui d’un Parti Communiste en déclin, après avoir réussi à se faire admettre dans la Confédération Européenne des Syndicats, elle parvient maintenant à donner d’elle une image de syndicalisme de proposition et de revendication, d’action pour la défense des acquis sociaux. Ainsi, après le conflit majeur sur les retraites, les élections professionnelles qui ont pu intervenir ont généralement été marquées par un net recul de la CFDT et par un déplacement assez sensible au profit de la CGT. Cette confiance d’un grand nombre de salariés s’est trouvée en décalage avec les militants les plus investis dans la grève qui jugent timorée, voire inacceptable, l’attitude de la direction confédérale et de ses fédérations les plus importantes face aux projets gouvernementaux de réforme des retraites et de réforme de l’assurance maladie. Elle a très fortement privilégié un « syndicalisme rassemblé » qui visait essentiellement à un recentrage avec la CFDT. Devant les critiques d’une base toujours fortement en désaccord par rapport aux exigences du Medef et vu le rapprochement souhaité avec une CFDT trop ouvertement en appui des contre réformes libérales, la direction confédérale de la CGT est dans une position de grand écart.
Placée devant le dilemme du risque d’implosion interne et de ternissement de son image radicale, tout en maintenant son alliance avec la CFDT et sa recherche de reconnaissance comme partenaire social institutionnalisé, elle se trouve ponctuellement obligée de travailler avec des forces syndicales et sociales , certes minoritaires, mais qui parviennent parfois à constituer un pôle significatif contre les projets et les décisions du gouvernement et du patronat.
Les tergiversations de la direction confédérale sont apparues pendant le conflit 2003 sur les retraites. Cette attitude s’est reproduite lors du projet gouvernemental sur l’assurance maladie en 2004 contre lequel aucune mobilisation sérieuse n’a été engagée sur le terrain.
Toujours au printemps 2004 , il en a été de même lors du conflit contre le changement de statut d’Edf et de Gdf. Ce conflit a mis en évidence l’absence de volonté de construire une réelle stratégie d’affrontement pour mettre en échec le projet gouvernemental, et ce conflit s’est conclu par une défaite en juin 2004.
Dans les trois cas, la grève générale était la seule stratégie efficace pour bloquer les plans patronaux. Comme Solidaires a pu l’écrire alors, certes la grève générale ne se décrète pas. Mais elle doit être mise en débat et aux votes lors des assemblées générales de salariés. Elle ne doit pas être combattue mais préparée et organisée, et soutenue quand elle s’installe dans certains secteurs .
3.5.4 Les changements intervenus à la direction de la CGT-FO ont pour le moment eu peu d’effets sur les orientations de la confédération. Celle-ci reste le plus souvent installée dans une attitude d’isolement par rapport aux autres organisations syndicales. Plus fondamentalement la question est posée de la continuité de l’existence d’une confédération FO née de la scission de 1947/1948. Une organisation construite sur l’anticommunisme doit forcément se repositionner après la chute du mur de Berlin et l’écroulement des régimes communistes notamment dans tous les pays de l’Europe de l’Est.
Soutenue pendant des années par une partie du patronat au temps du « grain à moudre » qui était laissé à André Bergeron pour montrer que le « dialogue social » pouvait être plus payant que l’action revendicative et la grève, elle est maintenant abandonnée par le MEDEF qui a trouvé dans la direction de la CFDT des convergences de fond plus essentielles.
3.5.5 L’avenir de la CFTC comme celui de la CFE-CGC est fortement lié aux possibles évolutions du droit syndical en France, aux changements qui pourront intervenir dans les critères de représentativité et dans les conditions de validation d’accords signés. Il était « rentable » pour le patronat d’aider au maintien de la CFE-CGC et de la CFTC dans les entreprises et dans les branches quand leur signature pouvait suffire pour obtenir un accord applicable ; si l’exigence devient l’accord majoritaire ces deux organisations devront se trouver d’autres béquilles.
3.5.6 Parallèlement, les conditions de développement des nouvelles forces syndicales que sont l’UNSA, la FSU et l’Union syndicale Solidaires sont en partie liées aux évolutions de ce même droit syndical et des critères de représentativité. La fin de la présomption irréfragable de représentativité accordée à ce jour aux cinq confédérations « historiques », la liberté de constitution donnée à toutes les organisations syndicales et une représentativité uniquement basée sur les résultats à des élections professionnelles libres permettraient à ces trois organisations de se développer plus facilement, et plus rapidement. Un droit syndical contraignant et une jurisprudence difficile n’ont, pour autant, pas pu empêcher qu’apparaissent et se développent ces nouvelles organisations, à côté des cinq confédérations.
3.5.7 L’UNSA, née autour d’organisations syndicales de fonctionnaires ou des secteurs publics (dont certaines ont transité par le Groupe des dix) élargit progressivement son champ de syndicalisation. Elle met en avant ses bons résultats aux élections prud’homales de décembre 2002 pour revendiquer une place de sixième confédération. Idéologiquement très proche de la CFDT lors de sa création, l’UNSA semblait se détacher de cette ligne progressivement, notamment comme cela a pu être constaté lors du conflit des retraites au cours duquel, l’UNSA avec la FSU s’est mise plutôt dans le sillage de la CGT.
3.5.8 La FSU, dans une moindre mesure, élargit lentement son champ de syndicalisation par l’adjonction de nouvelles organisations syndicales créées par des équipes militantes sorties le plus souvent de la CFDT. Dominante dans l’Education nationale, la FSU continue d’être traversée par des débats portant sur l’étendue de son champ de syndicalisation, sur ses rapports aux autres organisations syndicales et particulièrement sur sa place vis à vis de la CGT. Présente dans certains mouvements sociaux où l’Union Syndicale Solidaires se retrouve souvent, la FSU est, comme d’autres, contrainte par ses limites comme pouvait l’être la FEN dans les années soixante et soixante dix. Sa proposition de Comité de Liaison Unitaire Intersyndical, formulée lors de son congrès de La Rochelle en janvier 2001, et qui venait répondre à la proposition d’un pôle syndical unitaire exprimée auparavant par notre union syndicale, est restée elle aussi sans écho suffisant.
L’Union syndicale Solidaires
3.6 Rapprocher nos pratiques de nos prétentions
3.6.1 L’Union syndicale Solidaires rassemble des organisations syndicales aux histoires assez différentes, à l’image de leurs équipes militantes comme de leurs adhérent(e)s. Si les passés sont différents, les projets et les aspirations sont très rassembleurs et convergent autour de quelques valeurs, démarches et pratiques qui construisent notre identité commune.
La volonté première et fondatrice est d’être une organisation syndicale interprofessionnelle, de faire ensemble du syndicalisme, et de développer un syndicalisme différent dans son fonctionnement et dans ses pratiques des confédérations traditionnelles .
3.6.2 Ceci fixe des objectifs concrets et précis : le but, et la mesure de notre utilité collective, c’est de participer à l’amélioration de la situation des travailleurs aujourd’hui, et de contribuer aux changements et aux amélioration du fonctionnement de la société, pour consolider, pour demain, le cadre d’emploi et de vie de chacune et de chacun. Il s’agit tout à la fois de faire aboutir les revendications immédiates et de participer à la transformation sociale.
3.6.3 Cette volonté commune de peser sur les choses, d’obtenir des résultats, d’enregistrer des conquêtes sociales au-delà de la sauvegarde d’acquis menacés et attaqués, de construire des solidarités, nous amène à refuser deux attitudes tout autant stériles et illusoires qui, parfois, l’emportent dans certaines organisations.
3.6.4 Nous ne voulons pas être de ceux qui pensent qu’ils pèsent sur les choses et qu’ils façonnent le monde, alors qu’ils ne font que s’adapter aux changements faits par d’autres. Nous refusons le syndicalisme d’accompagnement qui se satisfait aujourd’hui des changements et des réformes imposés par le capitalisme financier et l’idéologie libérale. Pour autant nous ne voulons pas d’un syndicalisme du refus systématique, nous ne sommes pas fermés à toute forme de dialogue social à condition que celui-ci soit véritablement mis en place et qu’il offre de réelles perspectives pour faire aboutir les revendications des salariés.
3.6.5 Nous ne voulons pas nous complaire dans un syndicalisme de témoignage, qui s’autoproclame détenteur de la vérité quand bien même les travailleurs, chômeurs et précaires continuent de l’ignorer, ne partagent pas ses mots d’ordres et ses revendications, ne s’approprient pas ses propositions d’actions. Tout ceci doit bien entendu être constamment imaginé et débattu entre nous, puis construit ensemble. C’est dire que le souci d’une démocratie syndicale réelle est également constant au sein de notre union syndicale comme de chacun de ses syndicats membres.
3.6.6 Pour ce faire, il nous faut comprendre les évolutions de notre environnement économique, politique, social, culturel, écologique, etc...nous devons savoir distinguer les tendances lourdes de l’éphémère, les vagues de fond de l’écume de l’onde. Il nous faut comprendre, et agir en conséquence, et décider d’une stratégie syndicale tenant compte des objectifs retenus et aussi de ce que nous sommes réellement, de nos forces et de nos capacités actuelles, encore très limitées par rapport à nos intentions. L’élargissement de notre implantation dans le secteur privé, qui concentre l’immense majorité du salariat, la nécessité de rénover l’ensemble du syndicalisme pour en faire un outil efficace au service des revendications des salariés, et la nécessité de briser l’ostracisme syndical dont nous sommes l’objet doivent être retenus comme axes prioritaires pour notre Union syndicale.
3.7 Tout ceci nous conduit à préciser notre projet syndical
3.7.1 Il nous faut tout d’abord prendre en compte les réalités du système économique. L’affrontement avec le capitalisme, même aujourd’hui de plus en plus financier, se fait toujours principalement sur le lieu de travail, dans l’entreprise : la priorité donnée au profit entraîne une dégradation des conditions d’emploi, de travail, de rémunération. Il est donc toujours fondamental et décisif que le syndicat soit présent à ce niveau. De plus, pour établir les rapports de force nécessaires face aux patronats, à ce niveau comme à d’autres, et vérifier que les salariés adhèrent à nos revendications, il est nécessaire de développer un syndicalisme représentatif électoralement et par le nombre de ses adhésions. Faire du syndicalisme d’adhérents c’est convaincre de l’utilité de l’adhésion, et c’est toujours faire partager des convictions pour faire adhérer à des valeurs et à des projets communs.
3.7.2 Il nous faut progressivement mieux être présents dans les différentes branches professionnelles, arriver à créer des liens entre les salariés des entreprises donneuses d’ordres et les salariés des entreprises sous-traitantes, et cela y compris au-delà des frontières nationales. Le combat que nous menons en France pour une modification des règles de représentativité syndicale est à cet égard primordial pour nous permettre ensuite de répondre à ces exigences.
3.7.3 Mais nous estimons aussi que notre syndicalisme ne doit pas s’arrêter aux portes de l’entreprise si nous voulons améliorer l’efficacité de nos interventions revendicatives. Ce qui se passe hors de l’entreprise interfère souvent sur les rapports de travail et les rapports de production et vouloir agir contre un capitalisme libéral et financier qui veut tout marchandiser nécessite d’intervenir partout où lui-même veut s’immiscer, casser des solidarités, et accroître les inégalités. Ceci a des conséquences sur les champs d’intervention que nous devons donner collectivement à nos organisations syndicales. Ceci doit nous conduire à poursuivre nos liens avec d’autres forces sociales et citoyennes dont les aspirations et les actions convergent avec les nôtres. La présence d’adhérents et de militants des syndicats et fédérations membres dans l’ensemble de ces mouvements sociaux ne peut que favoriser le travail commun.
3.7.4 Il nous faut aussi mieux adapter notre syndicalisme aux réalités actuelles, et changeantes, du salariat. Dans ce domaine également il nous faut bien reconnaître que nos pratiques sont encore bien éloignées de nos objectifs. Trop souvent, et c’est également vrai pour nous, le syndicalisme sait, au mieux, regrouper des salariés à statut ou bénéficiant de contrats de travail à durée indéterminée leur conférant une relative permanence dans l’entreprise. Il nous faut nous adresser à l’ensemble de celles et ceux qui passent dans les entreprises, les CDD, les précaires de toutes sortes, les emplois-jeunes, les CES...et aider par notre participation effective aux mobilisations contre la précarité et pour la titularisation de tous, pour le droit de tous et de chacun(e) à un emploi stable sous statut. Nous adapter aux réalités changeantes du salariat c’est également tenter de faire rentrer le syndicalisme dans des secteurs professionnels où il n’a pas encore d’histoire. Il y a aujourd’hui des zones entières de non syndicalisme où les salariés se trouvent sans grande capacité de résistance individuelle et collective.
3.7.5 Face à une idéologie et à un système économique qui divisent et magnifient la concurrence, l’affrontement, le chacun pour soi, l’individualisme égoïste, nous devons porter et faire vivre la rencontre militante, la coopération, la complémentarité respectueuse des particularités, le pluralisme et la solidarité. Tout cela parce que nous savons aussi que notre syndicalisme ne doit pas s’arrêter aux portes de l’entreprise si nous voulons améliorer la cohérence et l’efficacité de nos interventions revendicatives . Ce qui se passe hors de l’entreprise interfère souvent sur les rapports de travail et les rapports de production (l’immigration est un exemple criant).Vouloir agir contre un capitalisme libéral et financier qui veut tout « marchandiser » nécessite d’intervenir partout où lui-même veut s’immiscer, casser des solidarités et accroître les inégalités. Ceci doit avoir des conséquences sur les champs d’intervention que nous devons donner collectivement à l’ensemble de nos syndicats et fédérations. Ceci doit nous conduire à poursuivre nos liens dans les luttes avec d’autres forces sociales et citoyennes dont les aspirations peuvent converger avec les nôtres.
Ces luttes dites du « mouvement social » sont des luttes syndicales à part entière.La lutte pour la « démarchandisation » du monde a nécessairement affaire avec le travail ;il en va de même des luttes de l’immigration, de la solidarité internationale ou de la paix, ou encore des libertés publiques.C’est donc bien en tant que syndicalistes que nous avons toute notre place dans ces luttes qui ne sauraient être des suppléments d’âme par rapport à l’activité syndicale sur le lieu de travail.
3.7.6 Le souci d’efficacité doit nous faire privilégier l’unité d’action avec les autres organisations syndicales quand cela est possible. Il est certain que nous portons des critiques, plus ou moins fortes, aux autres organisations syndicales, comme probablement ces mêmes en ont à notre égard. Pour autant nous ne pouvons les ignorer : elles représentent aussi une partie du salariat, même si parfois nous éprouvons des difficultés à trouver des points d’accroche.
3.7.7 A tous les niveaux, dans les branches professionnelles et dans les entreprises par le biais des syndicats et fédérations membres, dans les villes et les départements par les Solidaires départementaux et locaux, et au plan interprofessionnel national par notre union syndicale, nous devons être porteurs de discours et de pratiques unitaires sur les bases de la satisfaction des revendications. Ceci est nécessaire « à chaud » dans les phases d’actions revendicatives. Mais ceci est également utile « à froid » par des pratiques au quotidien favorisant les lieux de rencontres et de débats entre militant(e)s et avec l’ensemble des salariés. Un tract unitaire, des mots d’ordre d’actions unitaires, ce sont toujours le résultat de discussions entre organisations, et ce résultat reflète toujours plus ou moins le poids relatif de chacune. C’est dire que la valeur du « compromis » dépend fortement de nous, de notre réalité dans les entreprises. La crédibilité de mots d’ordre est une des conditions pour qu’ils soient partagés et portés par des travailleurs, et le nombre comme la qualité des organisations syndicales qui les font leurs sont toujours déterminants.
En effet le souci d’efficacité dans la construction des rapports de force doit nous porter à privilégier l’unité d’action avec les autres organisations. Nous continuons de penser que dans un mouvement syndical dispersé, le rôle de l’Union syndicale Solidaires est de rassembler celles et ceux qui veulent agir et souhaitent participer à la construction d’autre chose pour le syndicalisme que des confédérations pyramidales ou des fédérations corsetées dans leur corporatisme. Ce rassemblement syndical pluraliste que constitue l’Union syndicale Solidaires doit s’affirmer comme outil interprofessionnel au service des luttes. Cela nécessite à la fois une théorisation, une formation et une pratique dont les témoignages circulent à tous les niveaux de l’Union. Il est donc important d’organiser davantage la circulation de l’information et la propagation des moyens de la solidarité concrète avec les luttes en cours.
3.7.8 L’indépendance syndicale est une nécessité ; c’est elle qui peut, ensuite, permettre l’unité et l’action revendicative face aux employeurs, au patronat, aux gouvernements. Cette indépendance à l’égard des gouvernements, quels qu’ils soient, et des partis politiques n’est pas pour autant synonyme d’apolitisme. Bien au contraire, ceci nous oblige à avoir, à l’interne, et démocratiquement, tous les débats généraux et de société nécessaires : ainsi nos positionnements théoriques et pratiques résulteront de nos choix collectifs et non de références de fait à des positionnements pris à l’externe et donnés à notre union syndicale par des militant(e)s de partis politiques. Cette indépendance est également nécessaire à l’égard du patronat et des employeurs. Elle nécessite notamment un fonctionnement démocratique permettant un contrôle des élus et des représentants syndicaux par ses adhérents.
3.7.9. La question de l’unité reste une question centrale pour le syndicalisme parce qu’elle conditionne la puissance du monde du travail face au pouvoir du capital. Cependant l’unité est d’abord l’affaire de travailleurs devant lutter ensemble. Il paraît donc indispensable de favoriser l’unité dans l’action sur le terrain des luttes d’abord, sur la base de revendications unifiantes plutôt que sur des accords d’appareils ou sur des déclarations de façades éloignées de la réalité du terrain militant et dont les objectifs seraient davantage politiques que syndicaux.
La reconnaissance de l’Union syndicale Solidaires par les travailleurs comme véritable acteur social et comme intellectuel collectif est d’abord affaire de positionnement revendicatif, de disponibilité militante, d’indépendance syndicale et de démocratie interne. C’est beaucoup mais quelles que soient nos possibilités actuelles ce doit être le sens de notre action au cœur des luttes pour les années à venir.
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