UNION SYNDICALE SOLIDAIRES
CONTRIBUTION AU DEBAT
Lors de la campagne présidentielle, l’Union syndicale Solidaires n’a donné aucune consigne de vote, tout en soulignant que ce vote aurait des conséquences importantes sur la vie des salariés. Solidaires a rappelé ses principales
revendications dans la plaquette « 2007, les vrais enjeux ». Entre les deux tours nous avons précisé que « si l’Union
syndicale Solidaires ne peut se satisfaire du programme de Ségolène Royal, elle constate que celui de Nicolas
Sarkozy est en totale contradiction avec les revendications qu’elle porte ». L’élection de Nicolas Sarkozy, acquise
largement, place le mouvement syndical, et, plus largement, l’ensemble du mouvement social dans une situation
nouvelle. Pour sa part l’Union syndicale Solidaires a décidé de lancer le débat pour mieux analyser ensemble les
causes de cette situation, pour faire en sorte que nous sachions maintenant être capables de construire collectivement
des résistances et des alternatives. C’est le sens de ce document, issu des travaux de son Comité national,
que l’Union syndicale Solidaires met en débat dans le mouvement social et plus largement parmi les salariés.
Le tournant des années 1990
Le milieu des années 1990 voit une évoltution
notable dans les rapports de force mondiaux
avec notamment l’apparition du mouvement
altermondialiste sur la scène politique internationale
lors de la conférence ministérielle de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
à Seattle à la fin de l’année 1999. Depuis le
milieu des années 1990 les signes n’avaient pas
manqué qui indiquaient un véritable tournant
dans les mobilisations contre le
néolibéralisme : 1994 au Chiapas, décembre
1995 en France, manifestation contre la dette
des pays du Sud à Birmingham en 1998, manifestations
européennes contre le chômage, victoire
contre l’Accord multilatéral sur l’investissement
(AMI) en 1998, etc.
Ce tournant s’accompagne et s’explique par
une remise en cause profonde des postulats du
néolibéralisme. Alors que dans la période antérieure,
la concurrence, les privatisations, etc
apparaissaient aux yeux de la grande masse de
la population comme des solutions pour
résoudre les problèmes de l’humanité, ces idées
sont fortement contestées et le néolibéralisme
est mis idéologiquement sur la défensive. Sa
force propulsive idéologique est en partie cassée.
La phase idéologique ouverte par les victoires
de Thatcher et Reagan s’est en partie
refermée.
Une situation contrastée
Ce constat ne signifie pas que les rapports de
forces se soient inversés. L’offensive néolibérale
continue et même s’aggrave, mais elle le fait
dans une situation où la légitimité des mesures
proposées est faible, voire inexistante, d’où la
montée des résistances, et ce dans la plupart des
pays. Cette situation explique, en France, le
mouvement des retraites de 2003, celui sur le
CPE de 2006 ou la victoire en 2005 contre le
projet de TCE. Ces mouvements sont largement
soutenus par les opinions publiques, ce qui
n’est pas une garantie de victoire, mais est la
preuve de l’impact limité des idées néolibérales
dans la société.
Trois exemples parmi d’autres illustrent cette
situation : en 2003, après plusieurs semaines de
mobilisation et après l’approbation par la
CFDT du plan Fillon, 66 % des Français
approuvaient encore la poursuite du mouvement
; plus récemment, il y a quelques mois, un
sondage indiquait qu’une forte majorité de
Français était pour des hausses d’impôt, alors même qu’une campagne contre « la hausse des
prélèvements obligatoires » se déroulait dans
les médias ; de même, si le non au TCE a recoupé
des motivations différentes, il est indéniable,
contrairement à ce qui s’était passé au moment
de Maastricht, que le poids dans la campagne
des idées progressistes et anti-libérales a été
déterminant.
Ce refus du néolibéralisme et de ses méfaits
n’a pas pour autant permis que les mouvements
sociaux soient en capacité d’ouvrir des perspectives
nouvelles ou de peser durablement sur
les politiques publiques. Essentiellement défensifs,
ils parviennent quelques fois au mieux à
mettre des coups d’arrêt, alors même que la
hauteur des affrontements est considérable.
Toute défaite, comme par exemple celle sur les
retraites en 2003, a évidemment des conséquences
sur les mobilisations ultérieures et sur
la conscience qu’il est possible, ou pas, de
résister. De ce point de vue, au contraire, la victoire
du CPE, même à l’arraché, conforte l’idée
qu’il est possible de gagner.
Cette capacité de résistance a empêché, malgré
des reculs indéniables, que les politiques néolibérales
puissent totalement s’imposer et produire
pleinement leurs effets. Ainsi, par exemple,
si la précarité a indéniablement augmenté
depuis une trentaine d’années, l’emploi stable
reste encore la forme d’emploi massivement
dominante, d’où d’ailleurs les enjeux sur la
question du contrat de travail. De même si les
inégalités en matière de santé s’aggravent, la
logique solidaire de la sécurité sociale est loin
d’avoir été détruite.
La montée des angoisses et des peurs
Cependant, dans une société qui se délite et
dans laquelle le futur apparaît de plus en plus
incertain, les angoisses du lendemain, la peur
de l’avenir servent de support à certains pour
développer un discours xénophobe et nourrissent
les demandes sécuritaires dans une partie
de la population victime directe des politiques
néolibérales. En l’absence de réponse anti-libérale
alternative crédible, se développe donc une
autre réponse centrée sur la demande d’ordre, le
rejet des plus faibles, le repli identitaire et basée
sur la recherche de boucs-émissaires.
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De plus, les salariés stables, mais à la limite de
la précarité, vivent dans l’angoisse permanente
d’y tomber. Cette peur du déclassement affecte
par ricochet l’ensemble du salariat qui, de plus,
craint ce sort pour ses enfants. Cette angoisse
se couple d’un refus de l’assistanat qui s’explique
essentiellement par la peur que le financement
des mesures sociales prises en faveur
des plus démunis repose sur les salariés ayant
un emploi puisqu’un nouveau partage de la
richesse produite n’est pas envisagé par les partis
de gouvernement.
La présidentielle s’est déroulée dans une situation
assez contradictoire : crise des idées néolibérales,
mais angoisses profondes et forte
demande d’ordre, capacités de résistances des
salariés, mais incapacité à imposer de nouvelles
orientations. Dans cette situation dominait
cependant une idée centrale : « ça ne peut plus
continuer comme cela ».
_
Cette idée était présente, pour des raisons différentes,
dans tous les secteurs de la société : la
classe dominante voulait en finir avec les « rigidités
» de la société française, les salariés voulaient
un changement de leur situation, les personnes
âgées la garantie pour leurs retraites et
de l’ordre dans la rue et la majorité de la population
être protégée.
Le discours attrape-tout de Nicolas Sarkozy
L’habileté de Nicolas Sarkozy est d’avoir tenu
un discours capable de répondre à ces attentes.
Il a réussi à être porteur de la « rupture » alors
même qu’il était une pièce maîtresse du gouvernement
précédent. Il est apparu comme un
candidat antisystème alors même qu’il en est le
pur produit. Il est apparu voulant défendre « la
valeur travail » alors même qu’il défend les
intérêts directs des plus grands groupes capitalistes
français. Il a critiqué la construction européenne
actuelle alors qu’il en a été un des promoteurs
les plus ardents... Une étude d’opinion
publiée par le journal Le Monde (02/05/07)
indiquait d’ailleurs que 63 % des sondés pensaient
que l’élection de Sarkozy ferait changer
les choses alors que 59 % indiquaient que
l’élection de Royal ne changerait rien à la situation
actuelle.
La force de Nicolas Sarkozy a été d’être
capable de réunir dans son discours des aspirations
diverses et partiellement contradictoires.
Il est significatif que la tonalité ultra-libérale de
ses premiers discours ait été gommée au profit
de déclarations couvrant un large spectre idéologique.
Il a réussi ainsi dans le même mouvement à siphonner les voix du FN, axant une partie
importante de son discours sur l’identité
nationale et l’immigration, tout en faisant des
références à Jaurès et Blum et en se présentant
lui-même comme un fils d’immigré. Il a réussi
ainsi à capter une partie non négligeable du
vote des classes populaires tout en s’assurant
du soutien des classes dominantes. Nicolas
Sarkozy a endossé les habits du « sauveur »,
celui certes des classes dominantes, qui malgré
leurs efforts n’ont pas réussi à imposer totalement
la purge néolibérale, et qui lui ont donné
mandat pour la mener à bien, mais aussi celui
d’une partie des classes
populaires sensible à une
rhétorique marquée par
l’ordre et la sécurité et qu’il
s’engageait à protéger.
Une gauche éclatée ou à la remorque
Si le discours de Sarkozy a
pu avoir un tel impact, c’est
avant tout au manque de
consistance du projet de la
candidate du PS et à l’éclatement
de la gauche anti-libérale
qu’il le doit. Cet éclatement
n’a pas permis l’apparition
d’une force politique
anti-libérale crédible et
audible, ce qui a conduit le
vote anti-libéral de gauche à
se transformer en vote utile
dès le premier tour ou même
à se reporter sur Bayrou. Ce
dernier a fait une campagne antisystème, alors
même que son programme économique et
social etait similaire à celui de Sarkozy. Il est
apparu à un moment donné comme pouvant
battre Sarkozy, ce qui lui a permis d’atteindre
18 % des voix alors même que le centre n’a
jamais dépassé 8 % depuis 30 ans. Seule l’existence
d’une alternative anti-libérale crédible
aurait pu, par son programme, faire contrepoids
au discours de Sarkozy et offrir un choix réellement
différent.
Cela n’a pas été le cas avec le programme
défendu par Ségolène Royal. Ainsi, que ce soit
sur l’immigration et l’identité nationale ou sur
les questions économiques et sociales, les propositions
de la candidate du PS apparaissaient,
soit vides de contenu, soit à la remorque de
celles de Nicolas Sarkozy reprenant le même
vocabulaire sur « la valeur travail » par
exemple et proposant de mettre un drapeau tricolore
aux balcons le 14 juillet. Le débat du
second tour entre Ségolène Royal et Nicolas
Sarkozy allait clairement confirmer ce fait. On
y a vu Ségolène Royal obliger de s’aligner sur
Sarkozy à propos de la régularisation au cas par
cas des sans-papiers, dire qu’elle était pour une
augmentation de la durée de cotisation et une
« remise à plat » des régimes spéciaux, ne pas
défendre les 35 heures...
Ségolène Royal a été ainsi incapable de susciter
une adhésion sur ses propositions. L’étude
d’opinion citée plus haut indique que le vote
pour Ségolène Royal a été essentiellement un
vote de refus de Nicolas Sarkozy (56 %) alors
que le vote pour ce dernier a été au contraire un
vote d’adhésion (60 %).
Et maintenant ?
Elu avec une participation électorale exceptionnelle
et un score sans appel, Nicolas Sarkozy va
jouir d’une légitimité incontestable. Il sera donc
tenté d’appliquer au plus vite - s’il remporte les
législatives -, les mesures risquant de susciter
des contestations sociales, comme, par
exemple, le service minimum ou les mesures contre les régimes spéciaux de retraites.
Cependant, à court terme, les paramètres antérieurs
de la situation ne vont pas disparaître
comme par enchantement. Cette élection n’a
pas converti brutalement les Français au néolibéralisme
et ils n’ont pas voté pour cela. La
mise en oeuvre brutale d’une
telle politique provoquera
inévitablement des remous
importants. La question qui
se posera alors est de savoir
si les mouvements sociaux
qui existeront auront, comme
par le passé, le soutien de
l’opinion publique ou si
celle-ci considérera qu’après
tout il faut laisser sa chance
au nouveau gouvernement.
Autre point d’interrogation,
quelle sera la stratégie précise
de Nicolas Sarkozy ?
Mettra-t-il en oeuvre une
stratégie visant à provoquer
un affrontement central décisif
pour battre le mouvement
social comme l’avait réussi
Margaret Thatcher avec la grève des mineurs de
1984 et comme Juppé l’avait tenté sans succès
en 1995, ou se contentera-t-il plus prosaïquement
de marquer des points limités sur la
simple base du rapport de forces électoral ? La
réponse à cette question tient en partie aux réactions
qui vont avoir lieu après l’élection. Celleci
provoquera-t-elle un abattement ou, au
contraire, sera-t-elle l’occasion de créer une
dynamique de résistance sociale capable de
s’appuyer sur une majorité de l’opinion
publique ?
Avant même d’être intronisé, le nouveau président
a décidé de recevoir des organisations syndicales
pour discuter de la « méthode » pour
mettre en oeuvre les mesures qu’il préconise. Il
se serait engagé à nouer un dialogue social
avant toute prise de décisions. La vigilance
s’impose.
Résister et proposer des alternatives !
Dans cette situation incertaine, deux points
paraissent particulièrement importants. Le premier
a trait à la bataille d’idées. Ce sera un des
terrains sur lequel se construiront les rapports
de forces globaux. Cette bataille doit évidemment
d’abord porter sur les questions économiques
et sociales. Que ce soit sur la question
des retraites, du contrat de travail, de la réduction
du temps de travail, des salaires, du partage
des richesses, etc, nous devons montrer que
des alternatives aux mesures néolibérales préconisées
par le nouveau président peuvent être
mises en oeuvre.
Mais d’autres sujets, sur lesquels le mouvement
syndical s’exprime peu, doivent faire aussi
l’objet d’un travail d’éducation populaire. Le
candidat Nicolas Sarkozy a défendu une certaine
idée de la sécurité et de l’identité nationale
qui attisait les peurs et surfait sur la xénophobie.
Le combat frontal contre ses conceptions
est une des conditions pour que la division des
salariés constatée lors de ce vote ne se pérennise
pas et n’ait pas pour conséquence un soutien
aux mesures proposées par le nouveau président
de la République.
Le second point porte sur la construction des
ripostes nécessaires. Il faut d’ores et déjà s’atteler
à la constitution d’un cadre unitaire de
résistance et de vigilance. La constitution d’un
tel cadre unitaire serait à même de créer un climat
différent, de recréer une confiance dans les
capacités de résistance, ce d’autant plus que,
dans la période post-électorale, le rôle des organisations
du mouvement social va redevenir
prééminent.
Dans ce cadre, il serait utile que le mouvement
syndical se dote d’objectifs communs et soit
capable de proposer aux salariés des perspectives
de mobilisations unitaires.
Des chiffres significatifs
Une enquête de CSA apporte des renseigenements intéressants
sur le résultat électoral.
Nicolas Sarkozy est largement majoritaire chez les 25-29 ans
(56 %) et à partir de la tranche des 40 ans (53 %) pour
atteindre 63 % chez les plus de 75 ans.
Il est majoritaire chez les employés (53 %) mais minoritaire
chez les ouvriers (47 %). Sur l’ensemble des salariés, Nicolas
Sarkozy est majoritaire (51 %), mais avec une forte différenciation
entre public et privé. Il est très minoritaire dans le secteur
public (37 %) mais nettement majoritaire dans le secteur
privé (55 %).
Enfin Nicolas sarkozy est nettement majoritaire chez les sansdiplômes
et jusqu’aux détenteurs de CAP et BEP. Il est nettement
minoritaire à partir des votants ayant le niveau du Bac.
Ces chiffres sont certes à prendre avec prudence en raison de
la faiblesse des échantillons représentatifs. S’ils ne correspondent
pas à une vérité absolue, ils représentent cependant une
tendance indéniable.
Un dialogue social sélectif
Le nouveau président de la République a décidé, avant même
son intronisation officielle, de recevoir les organisations syndicales.
On ne pourrait que se féliciter d’un tel geste si ce dialogue
ne commencait par exclure une partie du mouvement
syndical. En effet ni la FSU, ni l’Union syndicale Solidaires
n’ont été conviées à le rencontrer.
Une telle discrimination se situe dans la poursuite des comportements
des gouvernements précédents, alors même que
le candidat Sarkozy avait indiqué vouloir faire fortement évoluer
les règles de représentativité syndicale.
L’Union syndicale Solidaires rappelle que la représentativité
syndicale doit avant tout être fondée sur le vote des salariés.
Elle regrette que le nouveau président de la République n’ait
pas souhaité, pour ces premières rencontres, prendre en
compte la réalité syndicale de notre pays.
le mardi 22 mai 2007
P.S. :
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